PRÉFACE Au sommet du mont Qassioun, qui surplombe la ville de Damas, se trouve un sanctuaire dit « al-Arba‘în », les Quarante (Saints). Il contient entre autres lieux sacrés une petite grotte, celle-là même où, selon la tradition populaire locale, Caïn aurait tué Abel. Une fissure en forme de bouche humaine témoignerait encore du cri d’horreur de la terre mère face au comportement de ses enfants. Ainsi, au sommet d’une des plus anciennes villes connues de l’histoire de l’humanité, le meurtre du frère est placé au sommet de tout le paysage habité, comme le début inaugurateur de l’histoire humaine. Ce que symbolise ce meurtre fondateur pour l’histoire de l’humanité, ce n’est pas seulement que l’humanité est vouée dès ses origines à l’envie, à la haine et à la violence. Une telle constatation serait au fond assez banale. La violence désignée dans le récit biblique et coranique n’est pas celle du coup porté, du sang versé. Elle est, plus profondément, la marque du rejet fondamental de l’Autre en chaque être humain. Pour exister, chaque individu a besoin d’anéantir l’Autre, ou du moins de le voir comme moins existant. Cela ne signifie pas le tuer, mais lui donner menta-lement une existence secondaire, subordonnée à la sienne propre. La psychologie a pu épiloguer sur la haine du père par le fils, ou celle de l’enfant pour ses frères ou ses sœurs : l’envie de tuer, de voir l’autre disparaître, y prend des formes atténuées dans les jeux ou les querelles enfantines. De façon plus dramatique, le conquérant et le colon se donnent-ils le droit de tuer et de refouler. Le colon spolie la population indigène en la considérant comme moins humaine que lui. Chaque société est traversée par ces exécutions perpétrées au fond des consciences individuelles et collectives.Ce rôle d’anéantissement de l’autre se fonde souvent sur la religion. Le ressort est puissant : si Dieu, qui est l’origine de toute existence, m’aime et m’aide parce que j’adhère à son message vrai, ceux qui n’adhèrent pas à ma religion sont moins existants, ils sont des créatures de moindre statut, plus éloignés de la source de l’existence, moins humains au fond. Les combattre devient du coup un moindre mal. Il peut même devenir un bien selon certains idéologues de la violence religieuse. L’ouvrage de Lwiis Saliba nous ouvre à un tout autre univers mental. Il est consacré à l’œuvre d’un grand intellectuel musulman qui a consacré de grands efforts à comprendre l’autre. Bîrûnî – un des plus grands esprits de la pensée et de la science médiévales en terre d’Islam – a voyagé en Inde et y a séjourné de longues années durant. Il a rencontré des lettrés et des spirituels hindous. Il a jugé leurs enseignements et leurs pratiques suffisamment importants pour tenter de les déchiffrer, et d’en transmettre la quintessence au public musulman. Du point de vue de la connaissance de l’autre, l’œuvre de Bîrûnî dépasse de loin le cadre d’un simple effort d’érudition. Il constitue un apport complètement nouveau, une révolution copernicienne dans la pensée monothéiste. Car aborder l’hindouisme n’est pas chose aisée d’un point de vue théologique – islamique comme chrétien d’ailleurs. Il est facile pour les théologiens de disqualifier l’idolâtrie animiste des sociétés de type archaïque. La religion hindoue, elle, se laisse plus difficilement esquiver. Elle est l’expression d’une civilisation ancienne et raffinée, l’une des principales que les hommes aient suscité. L’aspect extérieur des temples et des pratiques évoque le polythéisme, mais simultanément le visiteur devine en filigrane la présence d’une philosophie et d’une spiritualité immenses, océaniques. Le plus souvent, les voyageurs et visiteurs, au Moyen Âge, ont décrit de l’extérieur sans trop pouvoir expliquer. Ils étaient d’autant plus gênés que ni la Bible ni le Coran – cadre de référence essentiel pour tout le savoir ancien – ne faisaient pas allusion à la religion « des brahmanes ». Il était difficile de se former un jugement théologique précis à son endroit. L’œuvre de Bîrûnî occupe donc ici une place excep-tionnelle. D’autant que Bîrûnî ne se contente pas de décrire la religion hindoue, il va jusqu’à mentionner l’influence qu’elle aurait eue sur certains milieux musulmans, comme les soufis.Lwiis Saliba a donc accompli un travail des plus utiles et féconds en mettant l’œuvre de Bîrûnî à la portée d’un public francophone assez large. Il établit un nouveau pont entre des univers culturels et religieux qui d’habitude ne communiquent guère. Le Dr. Saliba fait partie de ces intellectuels libanais dont l’ouverture d’esprit au monde est un caractère fondamental. Depuis de longues années, il s’efforce de comprendre la pensée et la sagesse de l’Inde. Il s’est rendu en Inde à de nombreuses reprises, et s’est familiarisé avec les doctrines spirituelles de ce pays - de ce continent. Le présent ouvrage est une nouvelle pierre apportée à une meilleure connaissance de l’autre. On remarquera que, pour une fois, cette transmission d’une culture à l’autre ne passe pas par l’intermédiaire de l’Occident. Dans le domaine des religions comparées comme dans d’autres, l’Occident s’est en effet mis en position de monopole de la médiation entre les cultures. Pour comprendre l’autre, il faut passer par la science occidentale. Le travail de chercheurs comme Lwiis Saliba entame ce monopole d’une façon fort intéressante. Amin Maalouf, interrogé sur l’identité libanaise, répondait que l’ouverture au monde était précisément ce qui, selon lui, identifiait le plus l’attitude des libanais. Ne serait-ce pas une façon pour le Liban de se retrouver lui-même ? Le travail de Lwiis Saliba prend ici des dimensions pionnières. Il annonce une société nouvelle où, pour s’affirmer soi-même, Caïn ne devra plus tuer son frère mais au contraire le comprendre, l’estimer, l’accueillir ; une société où les hommes arriveraient à devenir – enfin– humains. Pierre Lory Directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes EtudesDirecteur scientifique à l’Institut Français du Proche-Orient Table des matières - Pour mon oncle Père Francis P.Y. SALIBA 4- Je tiens à remercier 5- Préface 7- Avant propos de l'auteur à la 2° édition 13- Système de transcription des mots arabes 16- Introduction 17- Première partie: Al- Bîrûnî et son rapport à l'Inde 23Chapitre un : Les rapports Indo-Arabes avant al-Bîrûnî 25Chapitre deux : la vie et l'époque d'al-Bîrûnî 31Chapitre trois : L'œuvre d'al-Bîrûnî 431 – Al-Qânûn al-mascûdî 462 – kitab al-jamâhir fî macrifat al-jawîhir 483 – kitâb maqâlid cilm al-hay'a 484 – al-'athâr al-bâqiya can al-qûrûn al-khâliya 49Chapitre quatre: la valeur de la science chez al-Bîrûnî 51L'astronomie 55La trigonométrie 56La géologie 56Chapitre cinq : l'Inde à l'époque de Bîrûnî 59- Deuxième partie: étude du livre de l'Inde 65Chapitre un : le livre de l'Inde 671 – Importance du livre 69a – Le titre du livre 70b - Bîrûnî a t-il au préalable dressé un plan de son livre? 71c – objectivité 73d - date de composition du livre 74e - Le style du Livre 74Chapitre deux: l'esprit scientifique d'al-Bîrûnî dans Kitâb al-Hind 77Chapitre trois: Etude des livres sanskrits cités par al-Bîrûnî 87I – Qu'est-ce que la littérature védique? 89II–Les références sanskrites de K. Hind 91III–Etude des 3 livres de base cités par Bîrûnî 93IV – Les livres bouddhistes 96- Troisième partie: philosophie d'un peuple 99Chapitre un : Dieu et le problème de la croyance chez les hindous 1011 – Les attributs de Dieu 1042 – L'acte de Dieu 1073 – Les existences intelligibles et les existences sensibles 110Chapitre deux: la cause de l'acte et l'attachement de l'âme à la matière 1171 – L'origine de l'acte volontaire 1192 – La réincarnation de l'âme 1213 – Le Moyen de se délivrer de la vie 126Chapitre trois : la notion du temps chez les hindous 133Chapitre quatre: Intérêt de K.H. dans l'étude des influences de la philosophie hindoue sur la pensée musulmane 141- Conclusion 147- Supplément: choix de textes représentatifs de la pensée de Bîrûnî avec traduction 153Exposé objectif des croyances de l'autre 154عرض موضوعي لعقائد الغير 155La Vérité malgrè tout 156 قولوا الحقّ ولو على أنفسكم 157Universalité du salut 158شمولية الخلاص 159Dieu entre sages et peuple 160الله بين الخاصّة والعامة 161Entre Hindouisme et Christianisme 162بين الهندوسية والمسيحيّة 162Les Savants et les Riches 164العلماء والأغنياء 165Les étangs des ablutions 166أحواض الاغتسال 167Entre magie et alchimie 168بين السحر والكيمياء 169Science et observation 170الملاحظة والعلم 171Sélection Naturelle 172الانتقاء الطبيعي 173Les Cycles de l'histoire 174حلقات التاريخ 175Les cycles des temps 176دورات الأزمنة 177Calendrier solaire chez différents peuples 178التقويم الشمسي عند مختلف الشعوب 179La nature maintient ses genres 180الطبيعة تحفظ الأجناس 181Mythe de l'eau salée qui devient douce 182أسطورة المياه المالحة التي تعذب 183Projet du canal de Suez chez les anciens 184القدماء ومشروع قناة السويس 185Les mers et leurs communications 186البحار واتصالها 187Sphéricité de la terre 194كروية الأرض 195Connaissance et expérience 200المعرفة والخبرة 201Le vertueux répand son parfum 202الصالح يفوح عطره 203Propriétés de la langue arabe 204خصائص اللغة العربية 205Le thé: propriétés et bienfaits 206الشاي خصائصه وفوائده 207Les Plongeurs aux Perles 210الغوّاصون على الدرّ 211Les légendes des aigles de diamant 212أساطير النسور والألماس 213Propriétés de la turquoise 214خصائص الفيروزج 215Les bienfaits et les genres d'aimant 216منافع المغناطيس وأنواعه 217- Annexe I : ce livre dans la presse 219- Annexe II: influence du Soufisme sur la pensée occidentale 233- Bibliographie 243- Table des matières 247 {vsig}Library/hendi/francais{/vsig}